Institut YAD VASHEM

Seminaire pour 24 enseignants de la province de Luxembourg du 19 au 28 août 2007.

En partenariat avec l'Institut YAD VASHEM, Jérusalem, Israël.
Avec le soutien de:
La Province de Luxembourg belge
La communauté française de Belgique

Avant propos

"Paradoxalement, la vie est au coeur de notre action éducative"
Historien, professeur,rabbin, éditeur et auteur, Alain Michel a organisé entre autres les séminaires à Yad Vashem 2007. Il revient sur son mode de fonctionnement et ses objectifs.

Quel est l'intérêt de ce séminaire?
Alain Michel
: Ce séminaire fait partie d'un programme européen financé par le fond ICHEIQ. Ce fond récupère l'argent des assurances des victimes de la Shoah. Il sert à combattre l'antisémitisme et à transmettre l'histoire de la Shoah. Il s'adresse aux enseignants et aux formateurs, hors des écoles juives. Il vise à la création d'un réseau d'enseignants en Europe pour améliorer le niveau d'enseignement du génocide juif. Ce séminaire vise avant tout à une meilleure connaissance de la Shoah. Il s'agit d'acquérir une réflexion sur les façons de transmettre la Shoah. S'il paraît évident de raconter cette partie douloureuse de l'Histoire, on ne peut plus se contenter des images terribles et morbides qui traumatisent des générations de jeunes en Europe comme en Israël.

Quelles sont les conceptions éducatives en vigueur, aujourd'hui, à Yad Vashem?
A.M
: L'approche éducative actuelle met au centre de l'action éducative le visage des victimes. Il ne s'agit plus de montrer des tas de corps. On s'intéresse de plus en plus au passé des victimes, à leur vie avant la Shoah et même pendant la Shoah. Les rescapés, qu'ils soient déportés ou enfants cachés, viennent témoigner de la vie et de leurs destins si singuliers. Nous nous intéressons aux assassins, aux bourreaux, aux nazis, aux dénonciateurs, mais aussi et surtout aux sauveteurs et aux Justes qui ont aidé les Juifs pendant la guerre. Nous mettons en lumière toutes les personnes qui s'articulent autour de la vie des victimes. À l'instar du nouveau musée de Yad Vashem, inauguré en 2005, nous mettons paradoxalement la vie au coeur de notre action éducative.

Propos recueillis en 2006 par Ilan Levy, participant au séminaire de 2006.

Suivre un séminaire d'une telle intensité avec des orateurs de haut vol est un véritable cadeau...
Essayer de résumer ce séminaire serait trop réducteur.
Où se situe l'essentiel ? Où se situe le détail ?
Les mots. Que veulent dire les mots . Pour qui Pour quoi

Le syndrome des mots

Lors du procès Eichmann, le procureur général dira : « Il y a ici six millions de témoins mais ils ne peuvent pas parler alors je serai pour eux une bouche»

Les photos crient « arrête-toi »

« Si tu trouves une signification à la souffrance, tu peux survivre » Viktor Fränkel
Fränkel dit cette phrase au Docteur nazi à l'entrée d'Auschwitz (cette phrase était dans la thèse de doctorat que Fränkel tenait en main lors de son arrivée. Le nazi lui prendra et la détruira) Du Sauna, Fränkel dira que c'est un endroit de déshumanisation humiliante (se dévêtir ; recevoir un numéro sur le bras)
Il dira ensuite qu'il s'est trompé dans sa phrase ; qu'il n'y a aucune signification à la souffrance. Il veut se suicider mais ne le fera pas car il dit : « au moment où je suis humilié comme ça, au moment où on nous a tout pris, on ne nous a pas pris nos yeux et les yeux expriment beaucoup ».
Il croise les yeux d'un autre prisonnier qui lui transmet beaucoup de compassion. Le mal prend alors un autre sens et la compassion aussi.

Si tu trouves du bon dans un pareil monde de brutes où les bourreaux veulent que tu perdes ta condition humaine, le mot compassion a une signification nouvelle.

Un exemple: Schindler
Schindler est nazi. Pourtant il va radicalement changer lorsqu'il croisera une petite fille au manteau rouge.
L'étudiant doit comprendre ce qui m'a fait changer. On ne naît pas bystander, juste ou bourreau. On peut bouger, changer. Si je peux bouger, quel est le point de rupture où quelqu'un va changer de position de là à ailleurs. Tu ne peux faire quelque chose de mal que lorsque tu ne vois pas qu'il est un être humain comme toi.

C'est l'intelligence sentimentale:

- J'ai vu la souffrance
- J'an entendu la souffrance
- J'ai vu l'autre comme je me suis vu moi-même.
Dès cette découverte, tu es prêt à aider l'autre ; à te mettre en danger pour lui. L'intelligence sentimentale aide à voir les autres comme des êtres humains. Ne devons-nous pas investir dans cette intelligence sensitive ? Que veut-dire l'autre comme soi-même?

Enseigner la Shoah

Plus de 60 ans après la Shoah, nous devons nous interroger sur le pourquoi elle a eu lieu (l'expliquer, c'est la base).

Par exemple, l'interdisciplinarité: il faut enseigner la Shoah aux plus jeunes pour les valeurs. Il est très important que l'élève soit actif. L'éducation doit apporter de l'espérance. Un élève ne peut pas réparer le passé. Il doit faire des projets pour l'avenir. L'élève apprend le passé pour prendre une responsabilité par une culpabilité. Il faut amener les élèves en paix et les faire repartir de ce sujet en paix.

Pour une jeune parler de la Shoah à partir de 1933 est incompréhensible: 3 questions
- Qu'est-ce que l'histoire juive (= Le Sujet)? C'est l'histoire des juifs depuis Abraham telle que racontée dans la Bible. Dans la Bible, Abraham n'est pas un juif mais un Hébreu (celui qui passe). Avec Jacob, apparaît un autre nom lors d'une nuit et l'ange le renomme Israël. Le Mot juif vient de Juda (Yehuda) 4e fils de Jacob.
- Quel est le temps de l'histoire?
- Quel est l'espace de cette histoire? Périodisation de cette histoire ou comment raccrocher la Shoah à cette histoire.

Resistances

Il existe 3 formes de résistance: la résistance armée, la résistance de sauvetage et la résistance passive.

Selon Raoul Hilberg (Ier Historien qui a travaillé sur l'histoire globale de la Shoah), il y a eu 5 types de réactions juives:
- Passivité totale, presque paralysie: les gens sont tellement choqués qu'ils n'ont plus de possibilité de répondre (par exemple: les conduire sans réactions).
- Coopération = attitude des Judenraten. La coopération = plus facile à supporter.
- fuite (très peu car l'Europe est fermée).
- Résistance armée (vrai et très peu) = faire quelque chose et s'opposer physiquement.

Les juifs n'ont pas compris la gravité de la situation et donc n'ont pas changé leur attitude.

Dans les ghettos différents types de résistance: par l'art (Térézin), par les livres (Vilna) ou par l'étude (varsovie). Le mot Ghetto vient du Moyen-âge, dans la Venise du XVIe Siècle. Les chrétiens avaient dit:"Vous les juifs, ne pouvez pas vivre en tant que juif parmi nous". il faut donc créer un endroit pour les juifs: un ghetto.

En Italien, ce mot veut dire Fonderie

Janus Korczak

"L'enfant a le droit de vouloir, de réclamer, d'exiger. Il a le droit de progresser. Parvenu à maturité, il doit pouvoir exprimer son talent. Or, à quoi le restreint l'éducation ? À ne pas faire de bruit, ne pas laisser traîner ses souliers, écouter et exécuter les ordres, ne pas critiquer et croire que tous n'ont en vue que son bien… ».
Janusz Korczak, Comment aimer un enfant, p. 160. - [Autres citations]

"C'est notre propre exemple qui apprend à l'enfant à mépriser tout ce qui est faible."

Janus Korczak était en Pologne, avant la guerre, la personnalité la plus en vue et la plus respectée dans le domaine de l'enfance. Ami des enfants, médecin-pédiatre et écrivain, il est entré dans l'Histoire le jour de sa déportation au camp d'extermination de Treblinbka, avec les enfants du Ghetto de Varsovie qu'il n'avait pas voulu abandonner (cf. le film de A. Wadja: Korczak, 1989.

Le fait que Korczak ait volontairement renoncé à sa vie pour ses convictions parle pour la grandeur de l'homme. Mais cela est sans importance comparé à la force de son message." Disait Bruno Bettelheim.

Depuis le début du siècle, Korczak oeuvrait à une refonte complète de l'éducation et du statut de l'enfant, sur des bases constitutionnelles entièrement nouvelles, privilégiant la sauvegarde et le respect Absolu de l'enfance. Ses multiples écrits pour enfants et pour adultes (Comment aimer un enfant, le Roi Mathias Ier), l'exemple de ses deux orphelinats modèles organisés en républiques d'enfants ("Dom Sierot" créé en 1912 et "Nasz Dom" en 1919), ses émissions radios, son journal national d'enfants ("Maly Przeglad") ont fait la joie des générations entières de petits polonais.

En artiste, tout autant qu'en scientifique et en clinicien dévoué, il incarnait une véritable pédagogie du respect, une école de la démocratie et de la participation qui font, aujourd'hui, universellement référence.

Les grandes réalisations de Janus Korczak

1. Une action éducative en Institution
Janusz Korczak a créé deux orphelinats pilotes à Varsovie, l'un pour les enfants Juifs, "Dom Sierot" (La maison des orphelins) et l'autre pour les enfants de culture catholique : "Nasz Dom" (Notre maison), établissement public, à Bielany. À son grand regret, il était à l'époque inconcevable d'élever ensemble les enfants de différentes cultures et religions.
Les deux établissements accueillaient chacun une centaine d'enfants de 8 à 14 ans. Ils étaient mixtes et bénéficiaient de tout le confort possible. Ils fonctionnaient tous deux en "Républiques des enfants". Les réunions hebdomadaires du Tribunal des enfants et du Conseil d'autogestion arbitraient les conflits et cogéraient efficacement la vie collective et la discipline.
Dans comment aimer un enfant, Janusz Korczak décrit longuement sa "pédagogie du respect",très proche de nos préoccupations actuelles en matière de prévention, d'intégration, d'éducation à la citoyenneté et de mise en pratique des droits actifs des enfants. Il y rend compte aussi des premières années du Tribunal des enfants que Maryna Falska décrit de son côté (Nasz Dom, 1928, inédit en français).
Aujourd'hui, les deux établissements sont toujours en activité. Près de deux cents autres orphelinats et écoles portent le nom de Janusz Korczak en Pologne. Ils peuvent être des lieux de stage appréciés des élèves, des étudiants et des professionnels.

2. Un journal national d'enfants: Maly Prezglad (1926-1939)
La "Petite revue" était un journal entièrement rédigé "par les enfants pour les enfants", diffusé sous forme d'encart dans un hebdomadaire national. Un seul adulte "un vieux chauve à lunette, pour qu'il y ait de l'ordre" siégeait à son Comité de rédaction. Très populaire, forte d'un réseau de 2 000 petits correspondants de presse en province, la Petite revue (surnommée "Maly" par les enfants) tirait à 150 000 exemplaires et n'a été arrêtée que par l'invasion du pays par les nazis…
Janusz Korczak y voyait là un formidable outil de communication, d'incitation à la lecture, d'auto-éducation, de solidarité et de promotion des droits de l'enfant. En parvenant à rétribuer les meilleurs articles reçus, (sur des fonds de participation aux bénéfices du journal qui voyait son tirage augmenter), il en avait fait aussi une forme d'aide sociale discrète et valorisante, inédite à cette échelle.

3. Formation et communication
Pendant longtemps Janusz Korczak donna des cours à l'Institut de pédagogie spécialisé, à l'Université libre de Varsovie et à l'École Normale pour les éducatrices de l'école maternelle. Il s'occupait aussi de la formation des futurs éducateurs.
Il fit aussi de la radio. Les émissions de radio* du "Vieux docteur" furent très célèbres et très suivies.
Janusz Korczak savait merveilleusement parler aux enfants. S'adressant à eux sous le pseudonyme du "Vieux docteur", de 1934 à 1936 puis en 1938, il a captivé les familles entières par ses récits remplis d'interrogations, de doutes, d'amour, et de son expérience inégalée de la petite enfance. "Médecin de l'éducation", au sens où l'entendait la psychanalyste Françoise Dolto, il lui arrivait de se présenter lui-même comme un « fin sculpteur de l'âme enfantine ».
- *Publiées du temps de leur auteur, et dans Korczak Dziela, T. X, « Utwory radiowe », Varsovie, Éd. Latona.
- http://korczak.fr | http://roi-mathias.fr © Ass. Frse J. Korczak (AFJK), Paris et1995, révision avril 2001.

Janus Korczak
- médecin, médecin militaire; homme de radio.
- être humble de façon pédagogique.
- a dédié sa vie aux enfants. Au départ Korczak n'était pas du tout pédagogue.
- a voyagé à travers l'Europe et donc a développé son esprit critique.
- lorsque je parle aux enfants, j'y vais sur la pointe des pieds.

Quelques réflexions à Méditer...

Dans la Shoah il n'y avait ni bons ni méchants, ni SS ni juifs. MAIS des êtres humains étaient des bourreaux et d'autres êtres humains étaient des victimes.
- La mémoire ce n'est pas pour pleurer devant un mur, c'est fait pour réfléchir, pour aller de l'avant.
- La citoyenneté active c'est:
1. Une clé pour renforcer la lutte contre le racisme, la xénophobie, l'intolérance mais aussi la cohésion et le développement de la démocratie.
2. développer leur appartenance à une société fondée sur les principes de la liberté démocratique et le respect des droits de l'homme, la diversité culturelle et la tolérance.
- La culture c'est l'antidote à la barbarie. Or la Shoah se développe dans l'Allemagne et l'Autriche, deux pays à haute culture.
- La culture ne protège pas du crime, la pensée protège du crime.
- L'éducation ne garantit pas un monde sans turbulence mais sans éducation les turbulences sont garanties.

Ce sont là des pistes, des réflexions, des phrases qui m'ont interpellée.

Elles ont le mérite d'exister et surtout de provoquer le débat.
Elles sont mon vécu de ce séminaire.
Elles sont le début de quelque chose qui va quelque part.
Elles sont la vie pour les passeurs de mémoire. Elles sont... la transmission.

Vinciane Georges
Présidente